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1980 : La droite se divise autour de l'inauguration d'un mémorial dédié aux partisans de l'Algérie française

8 Novembre 2014 , Rédigé par prof Publié dans #Hist T1 b - Les mémoires : lecture historique

Voici une courte vidéo et un compte-rendu de débats s'étant tenus à l'Assemblée Nationale qui révèlent les tensions encore présentes au sein de la classe politique française autour de la mémoire de la guerre d'Algérie. La participation du ministre Jacques Dominati (UDF - droite libérale et centriste) à l'inauguration d'un mémorial dédié aux partisans de l'Algérie française est dénoncée par un député communiste mais plus surprenant par l'ensemble des députés gaullistes (de droite). Pour eux, la proximité des organisateurs de la cérémonie avec l'OAS leur est intolérable, le général de Gaulle ayant à plusieurs reprises été visé par des attentats de cette organisation terroriste pro-algérie française. Cependant, ces débats au delà de la mémoire de cette guerre met en évidence les tensions qui traversait alors les forces de la droite française (libéraux contre gaullistes). Les déchirures de ce camp politique perceptibles lors de la campagne présidentielle de 1981 se profilent déjà.

 

Chapitre concerné : thème n°1 d'histoire L'historien et les mémoires de la guerre d'Algérie.

 

, Jeudi 19 juin 1980

L'" AFFAIRE DOMINATI " ET L'INTERRUPTION DES TRAVAUX DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE " Démission ! démission ! "

M. ANDRIEUX (P.C.F., Pas-de-Calais) a évoqué, mardi 17 juin [1980], à l'Assemblée nationale, au cours de la séance consacrée aux questions au gouvernement, l'inauguration, à Toulon, samedi 14 juin, d'un monument (1) " à l'effigie de Roger Degueldre, déserteur, condamné à mort en 1962 et fusillé la 6 juillet de la même année ". Le député communiste a demandé à M. Dominati, secrétaire d'État auprès du premier ministre, comment il justifiait sa présence officielle à cette manifestation.En réponse, M. Dominati a déclaré : "Je ne suis pas allé à Toulon pour inaugurer un monument à la gloire de l'O.A.S. [Organisation de l'armée secrète], mais pour célébrer l'anniversaire du débarquement de Sidi-Ferruch [en 1830] et cent trente-deux ans de présence française en Algérie."

"Que vous le vouliez ou non, a-t-il ajouté, la France fut présente pendant plus d'un siècle en Afrique du Nord et n'a pas à en avoir honte. Nos compatriotes rapatriés [les Pieds-noirs] ont droit à la considération nationale."

S'adressant au premier ministre, M. MESSMER (R.P.R., Moselle) a évoqué, un peu plus tard, ce même sujet. [ L'ancien ministre des Armées du général de Gaulle de 1960 à 1969, et ancien premier ministre, de 1972 à 1974, du président gaulliste Georges Pompidou] a notamment indiqué : "Ce monument serait à l'effigie du créateur des commandos Delta de l'O.A.S. [Roger Degueldre]." "Cette inauguration, a-t-il poursuivi, aurait été l'une des manifestations d'un congrès au cours duquel un hommage aurait été rendu au chef du commando qui, le 22 août 1962, au Petit-Clamart, tenta d'assassiner le général de Gaulle. Au moment où, pour beaucoup de rapatriés, s'apaisent les passions les plus douloureuses, et à l'heure où les plus hautes autorités de l'État s'apprêtent à célébrer le quarantième anniversaire de l'appel du 18 juin, il est difficile de comprendre que le représentant du gouvernement n'ait pas immédiatement quitté cette manifestation au cours de laquelle un groupe d'extrémistes a exalté la tentative d'assassinat contre un président de la République qui fut le chef de la France libre et le libérateur de la patrie."

M. Messmer a ajouté : " Quelles explications le gouvernement peut-il nous fournir ? Quelles suites entend-il donner à ce scandale et à cette provocation ? "

Reprenant la parole, M. Dominati a déclaré : " Je m'y suis rendu (à cette manifestation) comme à d'autres manifestations du souvenir à l'invitation des organisateurs, en l'occurrence du général Jouhaud qui avait été lui-même l'invité de M. Jacques Chirac [dirigeant du parti gaulliste, le RPR] quelques jours auparavant à l'Hôtel de Ville (2)." " En revanche, a-t-il précisé, je n'ai pas assisté au congrès auquel vous avez fait allusion mais seulement à l'inauguration du monument au cours de laquelle le député-maire de Toulon et le général Jouhaud ont pris la parole. Durant cette cérémonie, aucun groupe d'extrémistes n'a exalté la tentative d'assassinat dirigée contre le président de la République. Seul un groupe d'excités s'en est pris à moi aux cris d'" amnistie " et " réhabilitation ", et j'ai dû abréger mon discours."

"Quant au soldat français qui était représenté sur la stèle du monument avant sa destruction, a conclu M. Dominati, je laisse à chacun les responsabilité d'y voir les traits de celui que voudront y reconnaître son coeur et sa raison."

En signe de protestation, tous les députés R.P.R. ont alors quitté l'hémicycle; certains d'entre eux en criant : "Démission ! démission !" En passant devant le banc du gouvernement, M. Messmer interpelle vivement M. Dominati.

Interrogé mercredi 11 juin à l'Assemblée nationale par M. PENECH (U.D.F., Rhône) sur le plasticage de ce monument "à la mémoire des martyrs de l'Algérie française", M. BONNET, ministre de l'intérieur, avait déclaré : "Le gouvernement flétrit cet acte de violence commis contre un monument que les rapatriés avaient édifié par souscription, en témoignage de fidélité à l'Algérie qu'ils ont connue. La cérémonie d'inauguration aura malgré tout lieu, comme prévu, le 14 juin, et M. Dominati, secrétaire d'État auprès du premier ministre, y assistera, pour témoigner de l'intérêt que le gouvernement porte aux rapatriés." "Une enquête est diligentée, avait ajouté M. Bonnet, pour retrouver les auteurs de cet acte inqualifiable auquel il ne convient pas, au demeurant, d'attacher, sinon sur le plan affectif, plus d'importance qu'il n'en mérite."

 

(1) Sur un terrain situé aux Portes d'Italie et donné par la municipalité de Toulon (Var), un comité de la stèle animé par le colonel Reymond, ancien membre de la municipalité toulonnaise, a fait édifier un monument d'environ 2 mètres de haut sur 6 de large. Sur ce monument, construit en pierre et dû au sculpteur Pierre Cartereau, figurent les mots : "L'Algérie française. À tous ceux, Européens et musulmans, qui, souvent au prix de leur vie, ont pacifié, fertilisé et défendu sa terre, 1830-1962."

Un bas-relief représente un parachutiste couché, dont les épaulettes sont arrachées, et on lit la formule : "Pour une parole donnée" (allusion à la promesse de garder l'Algérie française). Beaucoup ont reconnu dans ce parachutiste Roger Degueldre, lieutenant du 1er Régiment étranger de parachutistes, déserteur, créateur des commandos Delta de l'O.A.S., condamné à mort par la Cour de sûreté de l'État et fusillé au fort d'Ivry, le 6 juillet 1962.

Le monument, dont le financement a été assuré par souscription, avait été détruit par l'explosion d'une charge de plastic, le 8 juin. Selon le Front national des rapatriés, le préfet du Var aurait indiqué aux responsables de l'édification de cette stèle, une quinzaine de jours avant l'attentat, que le monument pourrait être menacé.

(2) Le général Jouhaud a également été reçu à l'Élysée le 12 mars 1980 (voir le Monde du 3 juin).

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